
Mi-femme, mi-grenouille, Marie-Groëtte, haute de ses trois mètres, est l’Ambassadrice des trois cents habitants de la Croix du Bac. Depuis 1998, date de sa première sortie, vous pouvez apercevoir Marie-Groëtte lors des nombreuses manifestations qu’organisent Steenwerck et la Croix du Bac.
Durant le haut Moyen-Âge, l’histoire raconte que l’évêque de Cantorbery alors qu’il était en résidence à la Motte au Bois, fut importuné en pleine nuit par le coassement des grenouilles. La région était marécageuse et le batracien y avait trouvé là un véritable royaume. La légende dit que l’évêque au sommeil léger invoqua le ciel et tendit d’un geste autoritaire ses deux mains vers les marécages pour étouffer le bruit répétitif du chant d’amour du verdâtre animal… Et le silence se fit. On cria au miracle. Un de plus sur la longue liste de l’église, en ces temps où magie, religion et sorcellerie se disputaient la primauté.
Quelques années plus tard, bien après sa mort, l’évêque fut canonisé. Le saint homme qui goûtait désormais un repos éternel, fut reconnu comme un solide rempart face aux sorcières des eaux stagnantes. On l’invoquait pour conjurer le sort des effets maléfiques des sortilèges des vieilles femmes qui tutoyaient le diable. Il suffisait d’invoquer son nom, paraît-il, pour que toutes les secrètes potions à base de bave de crapaud, des disciples du Malin, se révèlent aussi inoffensives qu’une bonne pinte, de cette bière des Flandres qui commençait déjà dans les tavernes à faire parler d’elle. Une bonne pinte de cette bière des Flandres qui délie les langues pour forger les légendes.
Vers les années 1450, il y avait en Europe un immense trafic de reliques : milliers de morceaux de la Croix du Christ, pièce unique en multitude du Saint Suaire, cheveux roux, blonds, bruns de Saint Pierre. Sur ces reliques, on y bâtissait monastères, couvents et cathédrales… Tout était prétexte pour éloigner un peu plus les vieilles superstitions et les lieux de culte païens ; pour y bâtir les fondements d’une église qui devait rayonner en Europe. Les reliques se monnayaient une petite fortune et l’assuraient bien davantage encore à celui qui les possédait. C’est à ce moment-là que commence la véritable histoire de Marie-Groëtte…
Le 15 avril 1452, Marie Debruyne, brigandine de Grand chemin, illustre ancêtre de Moneuse, qui fera parler de lui du côté de Bavay, a le sourire aux lèvres. Pourtant cette maraude habituellement sourit peu. Sa dentition hasardeuse, noircie par le tabac qu’elle chique et l’odeur pestilentielle de sa cavité buccale l’obligent à entrouvrir avec parcimonie ses lèvres collées par l’amertume du houblon. Son cheval volé, file à vive allure sur les chemins boueux en direction de cette croix qui marque au seuil de quelques masures, en piteux état, la route pour traverser la Lys. Un passeur l’attend… Un bac s’impatiente.
Marie rit désormais à gorge déployée, elle n’est plus très loin du but… Elle vient de voler une relique : les trois doigts de l’évêque de Cantorbery au Monastère de la Motte au Bois et va les vendre à un pieux seigneur de la région qui veut sauver une âme qu’il croit en perdition : la sienne. « La Croix d’ch Boc » marmonna-t-elle perdu déjà dans des rêves où coulaient l’or et les plaisirs de la chair… Ce furent les dernières paroles de Marie Debruyne. A peine avait-elle franchi les limites des premières et rares habitations que son cheval se cabra, effrayé par un balourd crapaud sautant au milieu du chemin. Elle tombe et se tue… net. Malédiction pour le seigneur impatient qui veut sauver son âme avec des reliques qu’il ne verra jamais, belle aubaine pour le paysan qui récupère le cheval sans amazone, justice divine pour cette méchante voleuse dont le corps roule avec un bruit sourd, au fond de la Becque, petite rivière aux reflets sombres et aux rives vaseuses. Marie la pécheresse est morte, les reliques d’un saint homme dans sa main crispée.
Le corps se dépose sur le lit vert de gris du cours d’eau rapidement recouvert par des milliers de grenouilles et crapauds, gangue hermétique et visqueuse, d’où même l’âme de la drôlesse ne peut s’échapper. Sinistre revanche du peuple des marais sur les phalanges qui naguère firent taire leur monotone complainte amoureuse. Et Marie se fait grenouille, mélange de sainteté, de méchanceté et d’amertume. Elle hante, fantôme vert, le cœur des eaux croupissantes. Le temps passe, il bat comme un cou de grenouille qui se gonfle et se dégonfle, et la légende grossit comme un bovidé des Flandres. On a vu la Groëtte, la méchante, attraper quelques moutards se penchant trop près de l’onde. On a vu la Marie guérir d’un œdème une fille de Nieppe qui venait laver son linge dans la rivière… Marie la grenouille, mi-femme, mi-bête, maléfique bonté dans ce paysage où s’accouplent l’eau et la terre.
Dans les tavernes enfumées des collines de Flandres, après quelques rasades pour se donner du courage, quand les moustaches sombres s’épaississent de mousse blanche, on murmure des histoires que l’on ne veut pas entendre. Les légendes, la rudesse de l’hiver, les sorcières, les taxes des seigneurs, les sortilèges, les épidémies qui emportent ceux qu’on aime. Et il n’est pas une soirée, dans ces lieux populaires où le nom de la Groëtte ne soit pas mentionné. Elle baigne les esprits, dès le plus jeune âge, bâton rédempteur pour les enfants peu sages. Spectre crapouilleux, reine de la vase, voleuse de reliques, maudite de Dieu et hantise des soiffards des Flandres qui le soir titubant tremblent au détour d’un chemin quand les coassements se font soudain entendre. Elle est là et rôde la marécageuse sirène. Grenouille-girouette… Marie-Groëtte…
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"Géants de Steenwerck"
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Ducasse 2007 de La Croix du Bac : "Tous en Marie-Groëtte"



